Adhérer à une fiction. Le cerveau change de fonctionnement lorsque nous nous laissons convaincre. Les aires cérébrales s’activant quand on adhère à un récit sont celles mises en jeu par l’hypnose.
Prenons l’exemple d’un spot publicitaire radiophonique. « Paul a besoin d’un banquier qui réponde à ses attentes. Lui, les branchements électriques, c’est son métier : il est électricien. Mais son banquier, question fusibles, il ne s’y connaît pas vraiment. Alors quand Paul se présente à l’agence avec son projet sous le bras, il ne se fait pas trop d’illusions. Comment décrire sa surprise quand il apprend que la banque X a prévu un programme spécial pour lui, et que son conseiller parle le même langage ? »
Cette petite histoire anodine décrit une situation à laquelle on peut adhérer, au point de se représenter les rapports de Paul avec son banquier. Les annonceurs publicitaires doivent capter l’attention de celui à qui l’annonce est destinée, lui ouvrir une porte sur un capital sympathie pour le produit vanté, pour le faire adhérer à ce produit.
Que se passe-t-il dans notre cerveau lorsque nous passons d’un mode distancié à une adhésion ? Quand on perçoit Hamlet à la cour d’Elseneur, et non plus un comédien sur une scène de théâtre ? C’est ce que nous avons voulu savoir à travers un programme pluridisciplinaire mêlant la fiction théâtrale, l’anthropologie et les neurosciences.
En Bref
• L’adhésion à un message est le nerf de la persuasion – en politique, en marketing ou pour les auteurs de fiction.
• Une expérience a permis d’observer ce qui se passe dans le cerveau de personnes qui adhèrent à un récit.
• Les aires cérébrales s’activant quand on adhère à un récit sont celles mises en jeu par l’hypnose.
Le contexte du théâtre peut servir de modèle pour étudier la psychologie de l’adhésion à une fiction. Avec la neurologue Marie-Noëlle Metz- Lutz, au Laboratoire d’imagerie et neurosciences cognitives LINC, FRE 3289 UDS / CNRS, de l’Hôpital civil de Strasbourg, et avec le concours du Théâtre national de Strasbourg, nous avons voulu approcher la question de l’adhésion à une représentation mentale au cours d’une expérience pilote mêlant neurosciences cognitives, études théâtrales et philosophie. Il s’agissait d’observer ce qui se passe dans notre tête et dans notre corps lorsque nous adhérons à une fiction. En termes scientifiques, mettre en évidence les corrélats neuronaux et physiologiques de l’adhésion.
Nous avons donc décidé de transporter le théâtre au laboratoire : un comédien joue sur une scène pendant que les participants à l’expérience assistent à la pièce de l’intérieur du scanner situé dans une pièce voisine, par l’intermédiaire d’écouteurs et de lunettes munies de miroirs réfléchissants qui permettent de voir, en position couchée, l’écran vidéo situé au fond du scanner. Grâce à ce dispositif, il est possible d’observer ce qui se passe dans leur cerveau à différents moments clés du spectacle.
Cette représentation théâtrale a été conçue de façon à étudier comment se déroule l’adhésion à une fiction. Comment avons-nous procédé ? Lors d’une première répétition de la pièce en huis clos, le metteur en scène a choisi les moments où intervenir sur le jeu de l’acteur, notamment par des indications scéniques, par exemple le déplacement du comédien, l’intonation ou une intention particulière donnée au timbre de la voix ou à un regard, ou encore l’utilisation de l’éclairage (voir l’encadré page cicontre). L’équipe scientifique disposait ainsi d’un spectacle « jalonné » par des repères scéniques qui lui permettait d’anticiper des modifications de l’état d’esprit des spectateurs étudiés et d’observer si des modifications physiologiques (les battements cardiaques, par exemple) ou neurobiologiques (l’activité cérébrale) se produisaient en association avec ces modifications.
Lors du test, les spectateurs assistent à la représentation d’Onysos le furieux, drame de Laurent Gaudé où un individu, mi-homme, mi-dieu, évoque dans un long monologue ses aventures épiques à travers les grandes cités de l’Antiquité. Pendant ce temps, le scanner enregistre leur activité cérébrale, et des capteurs suivent les variations de leur fréquence cardiaque.
Les résultats sont surprenants : dans 80 pour cent des moments clés identifiés par le metteur en scène, l’activité cérébrale se modifie. On note d’abord une activation des réseaux de l’empathie, notamment de la zone temporopariétale (voir l’encadré page 35), mais aussi de celles qui permettent à la fois de comprendre le sens des métaphores (le gyrus frontal inférieur gauche) et d’imaginer les pensées ou émotions d’autrui (la région postérieure du sillon temporal supérieur gauche) ; cette dernière capacité est nommée théorie de l’esprit. Enfin, détail dont on comprendra plus tard la signification, on enregistre une baisse d’activité dans une zone du cerveau nommée precuneus, intervenant dans la conscience de soi…
Entrer dans la fiction, c’est donc à la fois faire fonctionner son sens de la métaphore, faire preuve d’empathie avec les personnages, et identifier leurs pensées, intentions ou état d’esprit. Mais ce n’est pas tout. Les capteurs cardiaques livrent un message au moins aussi important. Les spectateurs subissent, dans ces moments clés de la représentation, une diminution de leur variabilité du rythme cardiaque. La fréquence de leurs battements se stabilise, devient moins sujette aux fluctuations, que lors d’un état de conscience habituel.
Cette observation, qui dénote l’influence du système nerveux dit parasympathique sur le rythme cardiaque (un rôle globalement apaisant), est typique des réactions de relaxation observées dans le cadre de l’hypnose, et a été proposée, notamment en 2008 par le neuroscientifique américain Solomon Diamond, comme une mesure quantitative de la profondeur hypnotique. L’hypnose est un état particulier qui autorise l’implantation de nouvelles représentations chez le sujet. Marie-Élisabeth Faymonville, du Centre hospitalo-universitaire de Liège, en Belgique, a montré en 2006 que l’état hypnotique se caractérise précisément par une baisse d’activité du precuneus. Cette zone, ainsi que le cortex cingulaire postérieur adjacent, module le degré de conscience de soi et l’expérience consciente en général.
Cette baisse d’activité est une constante aussi bien dans les états d’hypnose que dans d’autres états modifiés de conscience, qu’il s’agisse de l’état végétatif comme l’a montré en 2004 le neurologue belge Steven Laureys, de l’état anesthésié ou du sommeil si l’on se réfère aux études réalisées en 1977 par le neurologue Pierre Maquet, du Centre de recherche du cyclotron, à Liège.
À tel point que la diminution de l’activité dans le precuneus a été considérée comme une particularité du métabolisme central de l’état hypnotique, caractérisée par la perte temporaire de la sensation du corps et de la représentation de soi. Les moments de basculement où l’on adhère à une fiction, où on la perçoit comme une réalité, semblent donc correspondre – aussi bien sur le plan cérébral que pour la variabilité du rythme cardiaque – à un état de conscience modifiée proche de l’hypnose…
Dans ces instants, il semble que l’activité mentale se détache en partie des sensations corporelles. Tout comme l’attention se détourne des sensations corporelles dans l’hypnose (les personnes hypnotisées sont par exemple moins sensibles à la douleur), les événements théâtraux d’une dramaturgie, l’intrigue ou « les modalités d’incidents », pour reprendre les mots d’Aristote, pousseraient le spectateur à libérer son esprit et son attention de ses sensations immédiatement perceptibles afin d’accéder à la fiction dramatique. C’est ce qui expliquerait l’oubli de son corps face à une fiction captivante et réciproquement la déconnexion partielle des fonctions autonomes par rapport au monde psychique, visible dans la baisse de variabilité du rythme cardiaque. En ce sens, le phénomène d’adhésion à la réalité théâtrale procéderait d’une dissociation entre l’expérience mentale en cours et l’expérience physique immédiate, tout comme durant un état hypnotique.
En d’autres termes, la sensation du monde physique environnant s’atténue, ce qui permet de se projeter plus facilement vers une autre réalité. Le terme « éclipse de conscience », proche de l’hypnose, semble approprié pour décrire cet état propice au basculement. En quoi consiste cette éclipse ? Ce serait une fonction cognitive qui suspendrait l’autoréférence. Les émotions seraient alors traitées différemment, dans un lien moins étroit avec le corps, ce qui expliquerait la fonction cathartique du théâtre au sens d’Aristote, avec un désamorçage des tensions à travers la fiction.
Yannick Bressan est docteur ès sciences humaines (Paris X, Nanterre), chercheur en sciences cognitives et metteur en scène.
Dans Cerveau e Psycho

Pascale Senk
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